Rumeurs Comestibles & rituels de semailles est une pièce de théâtre d’objets qui porte un regard critique sur l’industrie agroalimentaire en donnant voix aux aliments. L’œuvre se construit au fil de mes observations, mes réflexions et mes découvertes par le biais de lectures ou de conversations au travers de mes recherches sur différents territoires. Ce blog est une invitation à plonger avec moi dans ce voyage aux saveurs complexes…
La semaille
La graine de Rumeurs Comestibles a été plantée il y a 4 ans. Mes pérégrinations m’avaient amenée jusqu’à Saint-Domingue, sur l’île de Quisqueya, où je m’étais fait un nid dans une communauté d’artistes alternatifs dans le centre culturel (et bar) El Portal Ecosistema Cultural. À l’occasion d’un cabaret marionnettique que j’organisais avec une collègue, je mis en scène une performance faite de saynètes comiques sur les êtres qui habitent la cuisine et leurs drames. C’était fascinant de me rendre compte comment la relation aux aliments et à la cuisine reflète la culture.
La germination
Je me suis alors mise à réfléchir à la bouffe. Moi qui aime manger, qui mange d’ailleurs quelques fois par jour tous les jours, mais sans trop savoir d’où viennent les aliments que j’ingère, ni comment ils poussent ni comment ils arrivent jusqu’à mon assiette. Je cuisinais par nécessité, je ne connaissais pas grand-chose aux plantes ni à la paysannerie. Je savais en revanche que l’agriculture intensive est l’une des plus grandes menaces qui pèsent sur les écosystèmes.
La nourriture est pleine de paradoxes. Elle constitue probablement notre lien le plus significatif avec le territoire. Elle est aussi extrêmement déterminante dans le développement des cultures. La nourriture est un langage, les recettes sont des histoires et surtout, notre mode de vie dépend de notre subsistance. Les changements de paradigmes se font sentir dans nos assiettes – les empaquetages individuels et le fast-food ne sont-ils pas normalisés dans une société axée sur la productivité et de plus en plus fragmentée?
La production alimentaire est aujourd’hui devenue synonyme de rupture plutôt que de liant: le modèle industriel dominant, basé sur la monoculture, la déforestation, le transport de longue-distance, la pêche et l’élevage abusifs, les produits chimiques, l’usurpation des terres et l’exploitation des travailleur-e-s sans considération pour les écosystèmes ou les économies locales, reste l’un des grands perturbateurs de l’équilibre naturel et sociétal. Ce mode opératoire affecte les peuples de façon différente mais l’accès à une nourriture de qualité constitue une trame commune, y compris pour celles et ceux-là même qui travaillent la terre.
Les solutions imaginées à la crise sociale et économique que nous vivons sont souvent centrées autour de la souveraineté alimentaire. Il y a en effet un lien très fort entre la résilience des communautés et l’accès aux terres. Alors que les peuples traditionnels du monde continuent de lutter pour préserver les territoires et que le mouvement de retour à la terre en collectivité reprend du poil de la bête, il est de notre responsabilité de poser les vraies questions et de se mettre en quête d’idéaux nourrissants où l’abondance est partagée. C’est ce que j’allais tenter de faire avec le théâtre d’objets, cet art sans prétention qui permet de diluer les frontières sociales.
Les fruits
Au printemps suivant, le projet germait dans un décor enchanteur au cœur d’un laboratoire biosocial à ciel ouvert dans la ville de Mexico. Nourrie par des entretiens fascinants avec des experts de l’agriculture régénérative, il prit la forme d’un théâtre ambulant, un étal d’histoires nourrissantes faits avec les légumes du jardin pour égayer les passant.e.s.
Rumeurs Comestibles me fit découvrir le Nord-Est du Brésil, redécouvrir les Caraïbes et même revisiter ma région natale avec un regard neuf grâce à une résidence de création à la Gare de Matapédia. Partout, les aliments se sont exprimés en prenant la texture et la saveur du terroir.
Cet été, c’est avec fierté que je m’associe au Théâtre de la Petite Marée comme artiste résidente pour matérialiser ma vision en présentant Rumeurs Comestibles & rituels de semailles dans des espaces tout-publics dédiés à l’agriculture durable et la vie communautaire avec le soutien de la MRC de Bonaventure. Accompagnée de Mica Guitard (ma voisine d’enfance, élevée sur le verger Pommes en fête), je poursuis donc mes investigations au cœur du monde paysan de la Baie-des-chaleurs afin de tenter de mettre le doigt sur ce qui se dresse entre nous et notre subsistance. Me ferez-vous le plaisir de m’accompagner?
Un repas commun ne fait pas seulement remplir l’estomac, il nourrit la mémoire collective et le lien social. De même, j’aimerais que ce spectacle que je mets au monde devienne une grande table autour de laquelle nous nous rassemblons pour refaire le monde ensemble en riant, en rageant et en rêvant.

Ce projet est réalisé grâce au soutien financier du gouvernement du Québec et de la MRC de Bonaventure, dans le cadre de l’Entente de développement culturel de la MRC de Bonaventure.
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