*le féminin est utilisé pour alléger le texte
Cet été, je suis partie sur les routes de la Baie-des-Chaleurs en quête de réponses. Je me questionne sur la difficulté de consommer des aliments sains produits localement et dans le respect du vivant. Je me demande qu’est-ce qui vient mettre des bâtons dans les roues aux productrices d’ici? Comment se rapprocher de l’autonomie alimentaire?
Je m’attendais à parler des barrières administratives mises en place par l’État et les syndicats, à la spéculation prédatrice des terres agricoles, aux monopoles des grandes multinationales et l’avarice des épiceries.
Mais le sujet qui revient à chaque conversation c’est l’importance du lien social.
Car une agricultrice sans communauté pour la soutenir est condamnée à une lutte pénible et constante contre les géants de l’agroalimentaire. De même, une communauté sans agricultrice est condamnée à être dépendante d’une industrie qui la tue à petit feu.
La subsistance ne se limite pas à sa fonction économique, elle a une fonction sociale et écologique. Elle influence notre mode de vie, organise le territoire et façonne notre relation avec la terre. Chez la plupart des peuples autochtones, elle s’inscrit dans une pratique spirituelle.
Quand j’ai rencontré Anna Murtaugh, co-organisatrice du marché public de New Carlisle, elle m’a parlé du projet Earth to Tables Legacies. Les histoires que j’y ai découvertes m’ont profondément touché. Émergeant de différentes cultures, générations et imaginaires, elles ont toutes comme point commun la relation des intervenantes avec la terre et la table. Les récits mettent de l’avant le pouvoir de (re)connexion et de guérison qu’incarne la nourriture lorsqu’elle est traitée comme «un remède qui soutient la vie, porteur d’une profonde signification culturelle et spirituelle plutôt qu’une marchandise commerciale» (ma traduction).

S’autosuffire ensemble
On pense parfois l’autosuffisance alimentaire comme un projet individuel mais c’est un projet fou de se suffir à soi-même. L’autonomie est plus facile à atteindre lorsqu’on met nos ressources en commun et elle a souvent meilleur goût.
Nous ne sommes pas une entité à part, nous faisons partie d’un écosystème et d’une société avec lesquels nous sommes interreliées. Nous ne pourrons jamais être totalement indépendantes. Mais nous pouvons nous demander quelles reliances nous voulons nourrir? Nous pouvons continuer de nous en remettre à des compagnies toutes-puissantes dont nous ne connaîtrons jamais le visage ou nous pouvons nous tourner un peu plus vers nos voisines et entretenir avec elles des échanges à échelle humaine.
Dans les villages d’antan, chaque foyer avait son petit potager mais aussi sa spécialité. On échangeait des surplus et des services. On connaissait la personne qui fabriquait nos souliers, celle qui tissait notre laine et celle qui barattait notre beurre. C’est un des plus grands trésors que les gens ont en région éloignée: ils se connaissent. Peut-être sommes-nous au fond dans la meilleure des positions pour expérimenter l’autonomie collective!

Des communautés nourricières
Il faut des communautés solides pour soutenir une agriculture saine qui nourrit les gens en retour. Luc Potvin et Éric Giguère l’avaient bien compris quand ils ont fondé les Jardins Viridis à Maria pour offrir une alternative bio aux gens du coin puis Baie-des-saveurs (regroupement de productrices et transformatrices bioalimentaires qui fait de la vente directe auprès des mangeuses). Engagés jusqu’au bout dans leur démarche communautaire, ils ont récemment mis leur expertise au service du projet citoyen de caveau collectif à Maria alors qu’ils s’apprêtent à léguer officiellement leur terre agricole à la communauté.
En effet, les Jardins Viridis sont en train de se transformer en FUSA (fiducie d’utilité socio agroécologique) c’est-à-dire qu’elle cesse d’être une propriété privée et est retirée du marché spéculatif. La terre accueillera La ferme des 40 écus, une ferme de réinsertion sociale qui accompagnera des jeunes en situation de vulnérabilité faisant rimer autonomie alimentaire et justice réparatrice. Une vision qui englobe nos liens à la terre et aux autres au nom du bien-être commun.

La faim du monde
La justice sociale est un élément clé de la réflexion de Nourrir notre monde, un mouvement qui lutte pour une alimentation saine, locale, durable et solidaire en Gaspésie. Parce que nourrir le monde, c’est nourrir tout le monde. Une communauté résiliente est aussi une communauté qui ne laisse personne derrière.
Or, pendant que certaines se préoccupent de la fin du monde, d’autres se préoccupent de la fin du mois. Ces personnes-là n’ont pas accès à des paniers de légumes bio. Elles sont dans un moment de vie où elles doivent avant tout trouver le moyen de survivre. Cela veut souvent dire qu’elles devront se contenter de produits peu nutritifs qui parfois ne correspondent ni à leurs valeurs ni à leurs goûts.
Le collectif Aliment-Terre de Paspébiac ne se contente pas de faire du dépannage conventionnel pour répondre à l’insécurité alimentaire. Il incite aussi les gens à venir cultiver dans les jardins communautaires à Paspébiac, New-Carlisle et Bonaventure pour développer leur capacité à produire leurs propres aliments. Les jardinières y apprennent aussi à travailler ensemble, ce qui n’est pas une mince tâche.
Tout récemment, le collectif a mis en marche le programme Rangs solidaires qui combine sécurité alimentaire et soutien à l’agriculture locale. Quelques organismes communautaires de la région se sont unis pour verser un salaire garanti à Josée Marsollier de la ferme La Défriche en échange d’une partie de ses récoltes. Ce n’est pas assez pour rentabiliser la ferme mais ça lui évite de devoir cumuler les emplois à l’extérieur pour pouvoir se concentrer sur ses cultures. Car, ne l’oublions pas, celles qui produisent notre nourriture se retrouvent très souvent en situation de précarité. Une réalité ironique, mais pas fatidique. À force de faire des liens entre différentes problématiques, on peut tisser une toile solidaire où le bonheur des unes fait le bonheur des autres.
Pendant que certaines se préoccupent de la fin du monde, d’autres se préoccupent de la fin du mois. À force de faire des liens entre différentes problématiques, on peut tisser une toile solidaire où le bonheur des unes fait le bonheur des autres.

Les coeurs à la table
Il y a aussi des espaces qui favorisent les rencontres et font grandir la solidarité. La soupe communautaire d’Aliment-Terre sert à ça. Mélanger les classes sociales, les appartenances et les générations autour d’une bonne soupe chaude. Les marchés publics de la Pointe-Taylor et de New-Carlisle sont aussi de précieux espaces de rassemblement qui rapprochent les productrices des mangeuses et qui font battre le cœur du village les samedis matins. Ce sont nos nouveaux perrons d’église.
Les Gaspésiennes savent créer des événements atypiques qui mêlent la joie d’être ensemble et l’amour du territoire. La Fête de la Plante a été un coup de cœur pour moi cette année. C’est une journée de partage et de festivités qui met à l’honneur une plante différente chaque année et qui est devenue une tradition locale ancrée sur la ferme de l’horticultrice Rose-Hélène Tremblay à Bonaventure. J’y ai découvert l’Achillée Millefeuille et des personnes profondément engagées dans le soin de liens nourrissants.

Les marchés publics font battre le cœur du village les samedis matins. Ce sont nos nouveaux perrons d’église.

Faire société n’est pas une mince tâche. Ça implique de penser un peu moins au «je» et un peu plus au «nous». On a perdu l’habitude…Mais ces projets nous prouvent que c’est possible. Ce sont des modèles inspirants qui me rendent fière de mon coin de pays et qui devraient servir d’inspiration pour la classe dirigeante.
L’agriculture de proximité a le potentiel de redonner du pouvoir et de la dignité à nos communautés. Soutenons-la!
Je vous remercie d’avoir pris le temps de jaser avec moi Luc Potvin (Jardins Viridis), Marie-Ève Boucher (responsable du développement social de la MRC), Édouard Mongeau (paysan des plateaux), Alexandra Hébert-Dufour (Ferme La Petite Patrie), Marie-Claude Ricard et toute l’équipe du collectif Aliment-Terre ainsi qu’à Anna Murtaugh et Marina Tellis (Marché Public de New-Carlisle).
Les crédits de toutes les photos inclues dans cet article appartiennent à LumiPhoto
Skip to content

