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Et si le théâtre se mangeait?

Et si le théâtre se mangeait?

*le féminin est utilisé pour alléger le texte

 

La magie du théâtre d’objets 

 

Les objets racontent tous des histoires. 

Rumeurs Comestibles & rituels de semailles n’a pas commencé avec un sujet mais avec des objets. Les accessoires de la cuisine m’ont ouvert la porte vers un héritage à la fois intime et collectif. Ils sont rapidement devenus les êtres de la cuisine : des choses vivantes, qui naissent, qui grandissent, qui mûrissent, qui se décomposent, qui se transforment, qui nous nourrissent et qui deviennent une partie de nous quand on les absorbe.

Les aliments m’ont inspiré à parler de leurs conditions de production en les humanisant. Comment? Avec la magie du théâtre d’objets bien sûr! 

 

crédits: LumiPhoto

 

Le théâtre d’objets est un excellent outil d’éducation populaire: il permet de parler de sujets complexes avec humour et humilité

 

Le théâtre d’objets est devenu, au fil du temps, une évidence pour moi. 

Proche du conte, il se nourrit de symboles et d’archétypes, de jeux d’échelles et de mots, il évolue souvent entre humour et poésie, flirtant presque toujours avec la surprise. Il laisse beaucoup de place au jeu d’actrice. Quel délice de jouer autant de personnages avec autant de liberté! (Celles qui ont vu le spectacle savent)

C’est une forme d’art accessible qui permet de diluer les frontières sociales. Tout comme les enfants qui s’inventent un univers à partir de quelques babioles, il offre la possibilité pour l’artiste de créer du rocambolesque avec 2-3 cossins. Il permet de parler de sujets complexes sans prétention et sous le couvert du rire, en faisant un excellent outil d’éducation populaire. 

 

Petite histoire du théâtre d’objets

 

Lorsqu’un objet manufacturé est récupéré pour être mis en scène, celui-ci s’émancipe de sa fonction utilitaire et échappe à sa destinée de futur déchet en acquérant une vie poétique. 

 

 

Le théâtre d’objets ‘’pauvre’’, tel qu’on l’entend aujourd’hui, met en scène des objets qui sont utilisés tels quels (contrairement aux marionnettes qu’un.e artisan.e fabriquera) comme personnages ou comme métaphores (par exemple, un arbre peut suggérer une forêt ou une tasse de thé, un tea party). Il laisse donc énormément de place à l’imagination du public. L’interprète assume généralement trois fonctions: conteuse (lorsqu’elle raconte pour le public), manipulatrice (lorsqu’elle manipule les objets) et personnage (lorsqu’elle prête des émotions aux objets). Outre sa physionomie, l’objet est souvent utilisé pour sa symbolique car il porte des mémoires et des références culturelles. 

Cette branche du théâtre apparaît dans les années 1970 en Europe occidentale en réaction à la production industrielle et la distribution en masse de choses. Lorsqu’un objet manufacturé est récupéré pour être mis en scène, celui-ci s’émancipe de sa fonction utilitaire et échappe à sa destinée de futur déchet en acquérant une vie poétique. Il devient plus que lui-même.

 

L’héritage de La Pire Espèce

 

 

crédits: Patrick Agirakis

 

 

Au Québec, les pionniers de cette discipline sont sans conteste la compagnie de La Pire Espèce. Contemporains du Théâtre de la Petite Marée, ceux-là ont façonné le paysage local du théâtre d’objets. Ils ont développé une technique rigoureuse qui emprunte aux codes cinématographiques et qu’ils partagent volontiers dans le cadre de leurs formations. Rendus notoires au début des années 2000 par leur adaptation dUbu roi avec des objets domestiques divers, ils ont bâti un héritage incontournable et reste un pilier important de la communauté des marionnettistes en nourrissant l’innovation artistique. Ils ont d’ailleurs popularisé le théâtre de légumes avec leur pièce Les contes zen du potager, une collection de contes traditionnels zen incarnés par des fruits et légumes de saison. 

Une des héritières de ce mouvement est la fondatrice du Théâtre du Renard, Antonia Leney-Granger, qui utilise l’objet pour faire de la vulgarisation scientifique. Une brève histoire du temps m’a profondément marqué; je n’aurais jamais pensé que la physique pourrait me faire vivre autant d’émotions. Antonia m’a accompagnée sur la création de la scène des Trois Sœurs. 

Bien que plusieurs artistes de théâtre d’objets de l’international (Yaël Rasooly, Agnès Limbos, Ariel Doron) soient aussi d’importantes sources d’inspiration, ma plus grande influence reste La Pire Espèce. 

 

 

crédits: Émilie Grosset

 

 

Le Théâtre de la Pire Espèce, qui a façonné le paysage du théâtre d’objets au Québec, m’ont profondément influencé, à l’instar de plusieurs marionnettistes de la relève

 

 

 

 

 

J’ai eu la chance d’avoir Olivier Ducas comme professeur à l’université, comme mentor lors d’un stage au sein de la compagnie et comme personne-ressource à quelques étapes-clé de mon processus de création –  ainsi que d’avoir ses collègues Francis Monty et Julie Vallée-Léger comme voisins hospitaliers et soutenants)! 

Voici comment celui-ci conçoit la démarche de Rumeurs Comestibles & rituels de semailles

 

<<Avec ce projet, une œuvre susceptible d’être présentée dans tous les contextes, elle poursuit une démarche de théâtre pauvre, en relation directe avec le public. Une position proche de l’art de rue ou du théâtre populaire en ce qu’il a de plus immédiat et accessible. […]

Cette série de courtes formes soulève des enjeux importants avec lesquels sont au prise les populations rurales des Amériques, notamment les injustices résultant de décennies d’impérialisme colonial. Comme dans la plus pure tradition du théâtre de marionnettes de rue, le ton est léger mais la critique sociale n’en est pas moins acérée.>>

 

 

La scène comme tablée

 

Au théâtre, la nourriture est souvent synonyme d’espace commun. Elle renvoie à la tablée partagée où, ensemble, nous mangeons, rions, prenons des nouvelles, discutons, réfléchissons, rêvons, débattons, se chicanons, se réconcilions, échangeons des idées et des opinions et prenons des décisions.

 

crédits: Ann Mercedes

 

 

Ça fait écarquiller les yeux quand on me demande ce que je fais de bon en ce moment et que je réponds ‘’du théâtre de légumes’’.

Oui, it’s a thing. Les légumes se retrouvent plus souvent qu’on pourrait le croire sous les feux de la rampe:  The Vegetable Orchestra; Eat Art; Un Cabaret Légume; Kitchen Chicken; The Future Is Another Country; Cabaret absurdités et crudités; etc.

Il y a un engouement certain pour la bouffe au théâtre. Serait-ce les effets de l’inflation sur les budgets de production de théâtre? (une pomme et un peu d’imagination coûte moins cher qu’un acteur costumé dans un décor réaliste) Ou y-aurait-il un besoin qui se fait sentir d’amener la vraie vie au théâtre, quelque chose qui stimule les sens et rassemble naturellement les gens?

 

 

crédits: Ann Mercedes

 

 

 

La nourriture sur scène nous attire car elle invite le réel dans la représentation brouillant les frontières entre réalité et fiction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans sa thèse sur le sujet, ma collègue Anne-Marie St-Louis constate que la nourriture est non seulement un fait social intimement lié avec la vision du monde de chaque civilisation, mais aussi qu’elle est intrinsèquement théâtrale: sensorielle et spectaculaire, elle agit sur notre imagination et elle capte directement notre attention.

St-Louis remarque qu’il semble y avoir plusieurs riches croisements entre les concepts de communauté, repas et convivialité où la nourriture remplit la double fonction de nous réunir et de symboliser un patrimoine commun. La nourriture incarne des traditions et, parfois, elle agit à titre rituel. 

Au théâtre, la nourriture est souvent synonyme d’espace commun. Elle renvoie à la tablée partagée où, ensemble, nous mangeons, rions, prenons des nouvelles, discutons, réfléchissons, rêvons, débattons, se chicanons, se réconcilions, échangeons des idées et des opinions et prenons des décisions. Bref, un endroit où les liens sociaux s’alimentent en même temps que les corps. 

 

 

Le spectacle du vivant

 

Et si les végétaux parlaient?

 

crédits: LumiPhoto

 

 

Pour moi, partager la scène avec des ‘’acteurs’’ comestibles est également une invitation à apporter notre attention sur le vivant. Il y a quelque chose dans le fait d’écouter des végétaux s’exprimer qui tient d’une écosensibilité profonde.

Même si c’est une humaine qui exprime à travers eux une expérience humaine, c’est un appel à l’ouverture des perspectives. Et si les végétaux parlaient?

C’est aussi une façon d’invoquer les perspectives d’autres camarades humaines sans s’approprier leur expérience en insistant sur l’interconnexion entre tous les êtres vivants, humains et non-humains.

 

 

crédits: LumiPhoto

 

 

Nous aurions beaucoup à gagner en s’inspirant de la sensibilité des enfants.

 

 

 

 

 

 

Cette sensibilité, les jeunes enfants la cultivent naturellement. Avec leur capacité à s’émerveiller, leur empathie sans idées reçues et leur imagination libre, ce sont elles les véritables expertes en matière de conscience écologique. 

C’est d’ailleurs toujours à une enfant que je confie la mission de trouver le lieu de résurrection de Monsieur Tomate, il n’y a pas meilleure gardienne de la vie.

 

crédits: LumiPhoto
crédits: LumiPhoto

 

 

 

La prochaine fois que vous irez au théâtre, peut-être qu’il n’y aura pas de scène mais une table et qu’on ne vous souhaitera pas ‘Bon spectacle’ mais ‘Bon appétit’…

 

 

Et vous, êtes-vous déjà allé voir du théâtre d’objets? Avez-vous déjà assisté à une pièce de théâtre ‘’comestible’’ ou ‘’nourrissante’’? Ou peut-être avez-vous fait déjà fait du théâtre d’objets sans le savoir (en jouant avec de la bouffe par exemple)? Soyez pas gênée, venez jaser en laissant un commentaire!

 

 

Pour en savoir plus sur l’histoire du théâtre d’objets: L’obsolescence au programme ! – L’influx

Pour lire la thèse d’Anne-Marie St-Louis: Acte de mise sur table: méthodes de mise en scène favorisant la création d’expériences artistiques «nourrissantes»

 

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